On peut dire ce qu’on veut de Domenech, et beaucoup a été dit. On a dit qu’il était incompétent, inconsistant, hautain, désagréable, peu fiable, non professionnel, qu’il sélectionnait les joueurs sur des critères absurdes, organisait l’équipe de manière grotesque, et n’avait aucune autorité sur le groupe. Et pour le dire plus rapidement qu’il était nul. Mais c’est avant tout un être humain, qui réagit aux situations et à l’environnement.

Faire son procès n'a aucun sens. D’abord parce qu’on ne peut pas reprocher à un nul d'être nul, mais aussi parce que, au-delà d’être nul, le problème c’est surtout qu’il n’était pas à sa place. Le vrai responsable est celui qui l'a nommé à ce poste, et qui l'y a maintenu. Car il est évident pour tout le monde qu’il n’était pas du tout à la hauteur du poste, et lui même s’en était rendu compte. Or il est extrêmement inconfortable de se retrouver à un poste que l’on ne peut pas tenir, dans la position d’un imposteur à qui l’on suppose des compétences qu’il n’a pas, et de qui on attend des résultats qui ne viendront pas. Pour certains c’est une situation réellement angoissante, et ils vivent dans la peur d’être démasqués.

Un enfant ainsi démasqué va rougir, bafouiller, et éventuellement faire pipi dans sa culotte. Un adulte se contentera généralement de rougir et de bafouiller. Ca peut être gênant dans un cadre professionnel, ça devient carrément embêtant devant les caméras de TF1 à une heure de grande écoute. C’est pourquoi Domenech, a très vite consacré une bonne partie de son énergie à essayer de dissimuler cette incompétence.

Il a effet tiré les conclusions logiques de sa situation, et là il faut lui reconnaître le mérite de la lucidité : constatant qu’il n’avait pas le niveau, qu’il en était même très loin, il a simplement renoncé à essayer de bien faire. Cela n’aurait été que de la perte de temps et d’énergie. Son objectif principal, et même unique, est donc devenu de dissimuler son incompétence. Pour cela il a employé plusieurs méthodes, certaines ordinaires, d’autres plus originales.

Premier comportement, très classique, ne jamais répondre sur la réalité technique des questions posées. C’est le premier réflexe de l’imposteur, la seule originalité ici étant qu’il a pu tenir cette position pendant 6 ans, et que malgré l’absence de dialogue réel les journalistes ont continué à essayer de lui parler avec une attendrissante obstination.

Autre grand classique de l’imposteur (et d’ailleurs pas que de lui) : affirmer sa compétence en prévoyant le passé. C’est son fameux : « Je le savais que ce serait difficile». Nous avons vu des dizaines de fois l’infortuné envoyé spécial de TF1 auprès de Domenech lui demander ses réactions après un match, et recevoir pour réponse son fameux double-double (haussement coordonnée des épaules et des sourcils), qui exprime l’étonnement devant une question aussi stupide. Avec ce simple commentaire : « On savait que les Irlandais (ou les Lituaniens ou les Iles-Féroéiens) avaient une bonne équipe, et comme je l’ai dit il faudra attendre la fin des qualifs ». Et toujours en conclusion, même après le match le plus lamentable : « Mais j’ai vu des choses intéressantes ». Il nous l’a encore ressortie pour son tout dernier match, après l’achèvement de la catastrophe contre l’Afrique du Sud. Il fallait oser mais s’il ne l’avait pas fait cela nous aurait manqué.

Manœuvre plus innovante, et assez subtile : s’attirer des reproches pour autre chose que son incompétence. Par exemple en agressant les journalistes, en communiquant de manière absurde, il fait parler de lui sur un autre champ que celui de la technique. On lui reproche alors un mode de communication détestable. Mais il se trouve qu’on pourrait faire le même reproche à Mourinho ou à Maradona. Il est donc en bonne compagnie, et cela a sans doute aidé certains commentateurs à tomber dans le piège : ils ont pris sa défense pour la raison qu’on ne juge pas un sélectionneur à sa manière de communiquer. D’autres lui ont exprimé leur sympathie simplement parce qu’il égratignait des journalistes parfois pénibles par ailleurs. Succès de la manœuvre donc, Domenech avait bien réussi à déplacer le débat, sa manière de communiquer faisant oublier sa manière de coacher l’Equipe de France.

Mais dans cet ordre d’idée, son sommet, son chef d’œuvre, c’est bien sûr la demande en mariage. Souvenons nous de l’Euro 2008. Il était totalement désemparé, incapable d’influer positivement sur les résultats de l’équipe de France, et bien sûr il le savait. Il voyait venir le moment où la catastrophe allait éclater devant les caméras, il lui fallait trouver quelque chose de marquant et faire pipi dans sa culotte n’était pas une option. Résultat : alors que la France du football est effondrée, il demande la main d’Estelle.

Ce coup est proprement génial, pour plusieurs raisons.

Tout d’abord cela lui garantit de se faire virer. On l’a dit, sa situation est très inconfortable, et cette comédie permanente lui est devenue insupportable. Mais il ne peut pas démissionner, sa fierté et son portefeuille s’y opposent. D’où ce suicide médiatique : si ses résultats catastrophiques laissaient encore le moindre doute sur son limogeage, cette pitrerie va l'évacuer totalement. Mais la principale vertu de cette déclaration est surtout qu’elle lui permet d’avoir le beau rôle : il va être viré non pas pour incompétence, mais pour excès de sentiments. Sa demande en mariage passe au premier plan dans nos médias, elle masque l’enchaînement de trois matchs pitoyables. Sanctionné pour avoir déclaré sa flamme à l’antenne, il serait devenu celui qui sacrifie son avenir professionnel à son amour en transgressant les codes figés de la communication médiatique. C’était simplement magnifique, et s’il s’était effectivement fait virer sur ce coup, dès le lendemain Ségolène Royal prenait sa défense.

Malheureusement cela ne marche pas. Cette manœuvre est superbe, mais il a commis l’erreur (bien excusable) de sous-estimer l’incohérence de la FFF. Contre toute attente, contre toute logique, il est maintenu à son poste. Et il repart pour deux ans de calvaire, et ce mondial 2010.

De nouveau, il va faire le maximum pour éviter le ridicule annoncé. Il ne peut plus demander la main d’Estelle, il va se contenter de refuser celle de Parreira, sous ce prétexte grotesque d’une déclaration que tout le monde a oubliée, et selon laquelle la France ne devait sa présence au mondial qu’à une main non sifflée. Une fois de plus ce geste aurait dû lui valoir d’être critiqué pour autre chose que ses résultats effarants, mais aussi d’être défendu par certains. En effet, cette fois-ci il aurait été celui que l’on vire pour avoir pris la défense de notre honneur national. Il pouvait faire passer ce geste ridicule et mesquin pour un acte de patriotisme.

Mais en fait cette histoire n’a pas rencontré un grand succès, tant les journaux avaient mieux à se mettre sous la dent avec l’affaire Anelka, devenue l’affaire du Bus grâce au talent de nos internationaux. Depuis la fin de la compétition, les médias (pas seulement sportifs) ont abondamment glosé sur ce bus, et sur l’inconséquence des joueurs de l’équipe de France. Résultat, on a certes parlé de Domenech, mais uniquement en arrière plan d'un bus omniprésent. Et tout cela parce que les propos tenus par Anelka ont été repris par la presse. J’ai du mal à être affirmatif, mais on peut au moins dire que si c’est Domenech la taupe, c’est très bien joué de sa part. En livrant la phrase d’Anelka à la presse, il savait que cela soulèverait suffisamment de poussière pour lui permettre de partir discrètement. Et le succès de l’opération a sans doute dépassé ses espérances. Ce n’est peut-être pas aussi fort que la demande en mariage, mais reconnaissons que c’est tout de même du très haut niveau.

L’épilogue de cette histoire a déjà commencé, avec son limogeage par les dirigeants de la FFF, ceux-là même qui l’ont nommé et maintenu, et portent donc la responsabilité de cette catastrophe. Il est beaucoup plus malin qu’eux, on n’a pas fini de rigoler.