Pantheonfc.fr :

M. Finkielkraut, vous êtes anti-hollandais ?

Alain Finkielkraut :

Non, je suis seulement effondré. La Hollande de Rep, de Van Basten, je veux bien, mais pas cette Hollande là, pas ce que nous avons vu cette après-midi. Pas la Hollande de l’infâme Van Bommel. Le Brésil éliminé en quarts, c’est toujours un crève cœur pour les amateurs de football. Mais le Brésil éliminé en 1986 par Platini, ou en 2006 par Zidane, c’est le football éliminé par le football. Le Brésil éliminé par la Hollande de Van Bommel, c’est une catastrophe équivalente à un pogrom de livres, ou à la reconduction de Domenech en 2008.

Pantheonfc.fr :

Mais les commentateurs disent beaucoup de bien de cette équipe de Hollande.

Alain Finkielkraut :
Les footbatallogues sont les amis du désastre. Nous voyons que tout s’effondre, et ils nous répondent « mais non, tout va bien ». Je suis certain que le footbatallogue en chef, Lizarazu, va nous expliquer demain matin que la Hollande est exceptionnelle, qu’elle mérite sa victoire. Les footbatallogues nous démontrent que ce que nous voyons n’est pas la réalité. C’est là où le bât blesse : il faut une âme surprenable pour comprendre le monde tel qu’il est. Un monde dans lequel Van Bommel, un tricheur, violent, menteur, qui ne pense qu’à détruire, à pratiquer l’antijeu, à embrouiller l’arbitre, qui est la négation du football, et qui aurait aujourd’hui mérité 50 cartons jaunes, a pourtant continué jusqu’à la dernière minute à faire des fautes d’antijeu grossières sur les magnifiques brésiliens, en toute impunité.

Van Bommel, c’est la fin de la civilisation telle que nous l’avons connue.

Je ne peux le comparer qu'au personnage de Rita Cohen dans Pastorale Américaine, de Philippe Roth. Rita Cohen, cette ignoble terroriste, poisseuse, manipulatrice, aux cheveux ressemblant étrangement à ceux de Van Bommel, avec laquelle le suédois est obligé d'essayer de communiquer, malgré son dégoût physique et moral, pour tenter de sauver sa fille.

Lorsque mes parents m’ont envoyé à l’école de football, nous avions un grand respect pour les arbitres, et pourtant j’étais nul. J’ai tout appris à l’école de football : la règle du hors-jeu, lacer mes chaussures, prendre la douche dans un vestiaire. Mais sous l’influence des footbatallogues, on a placé les footballeurs au centre de tout, et les arbitres ne sont plus que des animateurs. Cela donne la catastrophe générale que nous voyons : Van Bommel dictant à l’arbitre la fin du match quinze secondes trop tôt, les crachats sur les pelouses, les joueurs surexcités après un but, qui s’embrassent sans retenue, au mépris de toute pudeur, alors que la pudeur et la honte sont constitutives de ce que nous appelons la politesse, le savoir-vivre.

Pantheonfc.fr :

Milan Kundera, que vous aimez beaucoup, a dit dans l’Identité « Rien de pire qu’un mariage heureux, aucune possibilité de divorce », qu’en pensez-vous ?

AF :

Rien. Pour revenir au football, en 1982, lorsque Gentile était devenu champion du monde avec l’Italie, on avait dit « Plus jamais ça ». Et on pensait que le monde avait compris, que la leçon avait été apprise, et qu’on ne verrait plus un boucher éliminer impunément les brésiliens, puis gagner la coupe du monde. On réalise une fois de plus qu’aucune leçon n’a été retenue. L’histoire se répète toujours, la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce. La farce, ce sera pour plus tard. Aujourd’hui, c’est la tragédie. La Hollande a battu le Brésil, Van Bommel n’a même pas été sanctionné alors qu’un arbitre sérieux l’aurait exclu à vie dès la première minute. Et ce n’est pas la qualification de l’Uruguay, à la suite d’une tricherie scandaleuse d’un joueur qui a arrêté un but avec les mains, qui va nous sortir de la catastrophe.

Pantheonfc.fr :

M. Finkielkraut, je constate avec étonnement que vous n’avez pas encore cité Lévinas, est-ce un oubli ?

Alain Finkielkraut :

Je ne peux pas citer Lévinas car s'il avait vu le visage de brute de Van Bommel, il aurait lui-même renié son œuvre. Il aurait brulé ses livres et se serait engagé dans un mouvement de guérilla violent.