Madame, Messieurs,

Vous représentez les autorités politiques ou morales du football mondial. Alors que la phase de matchs à élimination directe, avec prolongations et tirs aux buts, commence, il me faut parler d’un scandale moral sans équivalent, à côté duquel l’écrasement de la Tchétchénie par les fascistes au pouvoir à Moscou ne mérite même pas une ligne de ma plume : je veux parler bien entendu du scandale de la séance des tirs aux buts.

La méthode de désignation du vainqueur par le système actuel de tirs aux buts souffre d’un aléa moral énorme : l’équipe qui gagne le tirage au sort et choisit de tirer en premier est incroyablement favorisée.

Lors de la coupe du monde 2006, quatre rencontres se sont terminées aux tirs aux buts (Ukraine-Suisse, Allemagne-Argentine, Portugal-Angleterre et Italie-France). Les quatre fois, l’équipe qui a tiré en premier a gagné. L’Italie a battu la France et est devenue championne du monde parce qu’elle a tiré en premier, alors qu’en 1998, la France éliminait l’Italie en tirant en premier.

Dans un article célèbre publié par la Harvard Review of Scientific Football, le Professeur Lévy (voir bibliographie plus bas) a démontré que lors des trois derniers mondiaux, sur les dix matchs disputés aux tirs aux buts, neuf s’étaient soldés par la victoire de l’équipe tirant en premier. Je n’entre pas dans les détails complexes, mais sachez qu’un calcul statistique établit à 90%, pour cet échantillon, le pourcentage de victoires, parmi les équipes qui tirent en premier. De même le Professeur Lévy et son équipe ont démontré que sur les dix dernières finales de coupe d’Europe disputées aux tirs aux buts, de 1991 à 2010, 7 ont été remportées par l’équipe qui tirait en premier, soit un pourcentage (d’environ) 70%.

Et oui, en 1991, Marseille a perdu contre l’Etoile Rouge de Belgrade, non pas parce que Tapie avait oublié de payer l’arbitre et les joueurs adverses, comme on le pensait jusque là, mais parce que Marseille tirait les pénaltys en second.

Dans la mesure où l’on réussit plus souvent un pénalty qu’on ne le rate, le fait de commencer à tirer donne un avantage important, puisque l’autre équipe subit une énorme pression négative, marquer pour rester dans le match. Il est donc absolument urgent de changer les règles pour adopter une méthode qui ne soit pas presque entièrement dépendante du tirage au sort.

Les réactions de l'opinion publique mondiale – médias, diplomates, autorités morales et politiques – semblent malheureusement en retard sur l'évolution des esprits directement concernés. Force est de relever l’expression qui fait florès et bétonne une inconditionnalité du troisième type, laquelle condamne urbi et orbi tout changement, "c’est l’football ». Un consensus universel et immédiat sous-titre les images de ces tireurs de pénalty en second qui pleurent : « c’est l'football ». A l'occasion, reportages et commentaires en rajoutent : "victoire méritée", "on le sentait venir". Par bonheur, on évite à ce jour le vocable douloureux "défaite bien méritée, nanananère". Le souvenir du massacre de Séville (Battiston hospitalisé 6 mois après le 2 juillet 1982, et son agression par l’ignoble Schumacher, lors de la demi-finale France-Allemagne), paralyserait-il encore l'excès de l'excès ? Néanmoins la condamnation, a priori, inconditionnelle, de l'équipe qui perd en tirant en second régule le flot des réflexions.

Peut-on, doit-on, est-il moral de, condamner quelqu’un parce qu’il a perdu au tirage au sort ?

Le tennis, qui est selon Louis Nicollin un sport de gonzesses où les joueurs ont tellement peur qu’un contact physique révèle leur penchants refoulés qu’ils restent de chaque côté d’un filet, a résolu le problème depuis longtemps : au tie break, le premier joueur sert une fois, puis chaque joueur sert deux fois, de sorte que chaque joueur a un service d’avance à tour de rôle. Cela supprime l’inconvénient d’avoir un joueur avantagé avec toujours un service d'avance. Et le vainqueur doit bien entendu avoir au moins deux points d’écart pour gagner à partir de sept points, puisqu’avec un seul point, on aurait un joueur ayant servi une fois de plus.

Je propose donc solennellement la mise en place d’un tie break au football.

La première équipe tire un pénalty, puis chaque équipe tire deux pénaltys. La première équipe ayant marqué au moins 4 fois avec deux buts d’écart a gagné.

Cette solution peut se mettre en place très rapidement et avec un coût extrêmement réduit : un groupe d’experts, dirigé par Christine Boutin, évalue le temps de mise en place à moins d’une seconde, et son coût à un montant proche de rien du tout.

Ce tie break supprimerait l’aléa lié au tirage au sort, et redonnerait un vrai sens à la victoire : l’équipe victorieuse serait simplement la plus habile dans l’exercice des pénaltys, ou celle qui a payé l’arbitre le plus cher. L’expression « c’est l’football » retrouverait ses lettres de noblesses.

On ne peut travailler pour un football plus beau et plus fair play qu'à la condition d'échapper aux tentations de l'inconditionnalité, lesquelles hantent non seulement les fanatiques jusqu'au-boutistes de l’interdiction de la vidéo, mais aussi les âmes angéliques qui fantasment un sacro-saint "code de bonne conduite" propre à équilibrer providentiellement les conflits. Dans le football, on ne se bat pas seulement pour faire respecter une règle du jeu, mais pour l'établir.

Il est temps d’introduire le tie break dans le football. Maintenant. On a trop attendu. Pour que demain on ne puisse pas dire « je ne savais pas ».

André Glucksmann

Bibilographie : Professeur Lévy, « Tirer les pénaltys en premier, ontologie d’une injustice », janvier 2010, Harvard Review of Scientific Football.

Notes de panthéonfc.fr :

Note 1 : si un lecteur pouvait nous expliquer l’avant dernier paragraphe de la lettre de M. Glucksmann, nous lui serions très reconnaissants, car ce paragraphe reste assez opaque pour nous.

Note 2, sur le tennis :

Notons que même au tennis, l’avantage de celui qui sert en premier existe de 4-4 à 6-6 dans les quatre premiers sets, et tout le temps dans le cinquième set de Roland Garros ou Wimbledon, où le tie break est interdit. Sur herbe, le service est un avantage encore plus important : cet avantage est donc énorme à Wimbledon, où l’on voit rarement gagner le serveur en second du cinquième set. Federer servait en premier lorsqu’il a battu Roddick 16 jeux à 14, au cinquième set, dans la finale de 2009. Et cette semaine, dans le match le plus extraordinaire de l’histoire du tennis, Nicolas Mahut, qui servait en second, a quand même perdu contre Isner, 70 jeux à 68. Il a servi 65 fois de suite pour rester dans le match, chaque balle de break était une balle de match, ce qui n’était pas le cas de son adversaire, pour finalement s’incliner seulement la 65ème fois, ce qui est monstrueux, héroïque, inhumain, exceptionnel ; mais il a quand même perdu.

André Glucksmann a d’ailleurs écrit une autre lettre dans lequel il demande qu’à partir du moment où le score atteint 5-4 dans un set, les joueurs servent deux fois de suite, afin de rétablir l’équité. Nous avons refusé la publication de cet article dans pantheonfc.fr, car nous sommes avant tout un site de football, même si nous aimons le tennis, et désapprouvons les propos de Louis Nicollin (les gays, trans et lesbiennes, qu’ils soient ou non joueurs de tennis, sont d’ailleurs les bienvenus sur ce site, bien entendu).

Note 3 : extrait significatif de l’étude du professeur Lévy, mentionnée ci-dessus :

« Pour donner des résultats significatifs, une étude statistique doit s’appuyer sur des observations suffisamment nombreuses. Il faut donc considérer une période raisonnablement longue pour récupérer un assez grand nombre d’exemples. Mais les observations doivent aussi être pertinentes. Et ce ne serait pas le cas d’observations trop anciennes car elles sont relatives à un monde différent. L’environnement, les enjeux et les comportements ont trop évolué pour que l’on puisse supposer que ce qui était vrai dans les années 70 l’est aujourd’hui, ou le sera demain.

Nous avons fixé les périodes d’observation en conciliant ces deux exigences de nombre et de pertinence. L’échantillon retenu comporte donc les matchs des phases finales des Coupes du Monde 1998, 2002 et 2006. Neuf d’entre eux se sont joués aux tirs au but. Nous y avons ajouté la finale de la Coupe d’Afrique des Nations 2006 pour compléter à 10 observations. Nous avons également retenu les 10 dernières finales de Coupe d’Europe jouées aux tirs au but.

Sur les 10 finales de Coupe d’Europe le résultat est plus que significatif, il est éloquent : pour 7 d’entre elles l’équipe qui tirait la première a gagné, seules 3 présentant le résultat inverse. Autrement dit, l’équipe qui tire la première a deux fois plus de chances de gagner que l’autre (précisément 2.33).

Mais sur les 10 matchs de Coupe du Monde (ou CAN), le résultat n’est plus éloquent, il est écrasant : dans 9 d’entre eux l’équipe qui tirait la première a gagné, pour 1 seul cas contraire. Autrement dit, l’équipe qui tire la première a neuf fois plus de chances de gagner que l’autre. Autant dire que tout est joué une fois qu’on a décidé de l’ordre des tireurs.

Professeur Lévy ”