La fiction que je propose s’appuie sur un constat simple : le premier du groupe D aura un parcours beaucoup plus difficile que le deuxième de ce groupe. Le premier rencontrera l’Angleterre, puis (s’il passe) le vainqueur de Argentine - Mexique. De l’autre côté, le deuxième affrontera les Etats-Unis, puis (s’il passe) le vainqueur de Uruguay - Corée du Sud.

Je sais bien qu’il faut s’affranchir de vieux préjugés, ne pas regarder avec condescendance les footballs émergents et admettre que la hiérarchie mondiale n’est pas figée à tout jamais, mais je crois tout de même qu’il vaut mieux aujourd’hui affronter les Etats-Unis puis l’Uruguay que l’Angleterre puis l’Argentine. La victoire acquise hier par l’Angleterre sur la Slovénie était très impressionnante, avec un engagement total de tous les joueurs. Visiblement ces gens là ont à la tête de leur équipe une sorte de personnage influent qui a des idées et réussit à les faire appliquer. Les anglais appellent ça un « coach », mot que nous avons pour l’instant du mal à traduire en français, mais ce n’est pas le sujet.

L’Allemagne a fini à la première place, et rencontrera donc les Anglais, alors que le Ghana affrontera les Etats-Unis.

Or il se trouve qu’à la fin du match, les Allemands avaient le pouvoir de changer cela. Ils menaient 1 à 0 face au Ghana, et de l’autre côté, contre toute attente, l’Australie menait 2 à 1 contre la Serbie. Ce sont là les résultats finaux des deux matchs, et ils placent l’Allemagne en première place et le Ghana en deuxième. Avec un résultat nul (1-1) entre l’Allemagne et le Ghana, l’ordre aurait été inversé : Ghana premier et Allemagne deuxième. Et je précise qu’une égalisation de la Serbie contre l’Australie ne changeait rien pour les deux premières places. Seule une victoire de la Serbie aurait changé quelque chose, mais à quelques dizaines de secondes de la fin du match c’était très improbable.

Autrement dit, en encaissant un but à la dernière minute, les Allemands passaient deuxième, et ils n’avaient pas vraiment de risque d’être éliminés. Et donc s’ils avaient été malins, quelques dizaines de secondes avant la fin du match ils auraient laissé les Ghanéens marquer, ou, plus amusant, ils se seraient marqué un but eux-mêmes. Franchement, à la place du gardien Allemand, quel plaisir ce doit être, sur un dégagement aux six-mètres, de tirer dans son propre but. Ou, plus jouissif encore, de marquer de la main, pourquoi pas à la manière d’un rugbyman en aplatissant dans le but.

Que se serait-il passé ensuite ? Les Ghanéens aussi savent compter, et ils avaient également connaissance de l’intérêt qu’il y avait à finir deuxième plutôt que premier. Par conséquent, les Ghanéens auraient aussitôt cherché à marquer contre leur camp. Avec les Allemands qui les en auraient empêchés. On aurait donc assisté à un match inversé, avec les deux équipes qui auraient tout simplement changé de camp : les Ghanéens auraient cherché à marquer dans leur propre but, contre les Allemands qui l’auraient défendu. Sauf que le changement de camp n’est pas complet puisque le gardien peut toujours se saisir de la balle à la main dans sa surface, c'est-à-dire ici devant le but où il veut marquer. On voit le schéma tactique, les Ghanéens cherchant à marquer dans un but défendu par les Allemands, mais avec le gardien qui serait du côté des attaquants. Les Ghanéens seraient d’ailleurs tentés de lui passer le ballon, pour qu’il aille tranquillement le déposer dans son but, sauf qu’on n’a le droit de passer la balle à son gardien que de la tête. On le voit, on aurait assisté, par hypothèse pendant très peu de temps, à un match de football tout à fait révolutionnaire.

Mais ce n’est pas tout. Car si on suppose que les Allemands sont malins, on ne peut pas exclure que les Serbes et les Australiens, ou même certains arbitres, le soient aussi. L’information circule vite. Quelques secondes après que les Allemands marquent l’auto-goal le plus spectaculaire de tous les temps, la nouvelle parvient sur le terrain où se déroule l’autre match. On peut supposer que cet acte profondément contre l’esprit du jeu choque les arbitres et les délégués des deux matchs. S’il s’en trouve un d’un peu malin (je sais, nous allons loin dans la fiction, mais bon, rêvons un peu), il peut vouloir rendre aux Allemands la monnaie de leur pièce. Après quelques échanges rapides, l’arbitre de Serbie – Australie réunit donc les capitaines au centre du terrain, leur expose la situation, et leur explique que, maintenant que l’Allemagne s’est marquée ce but, il suffit que les Serbes en marquent deux pour les éliminer.

Le capitaine Australien est plutôt réticent à l’idée de renoncer à cette victoire courageusement acquise, mais l’arbitre sait trouver les mots qu’il faut. On peut lui avoir fait comprendre que la FIFA était disposée à se montrer généreuse envers qui l’aiderait à sanctionner l’acte le plus antisportif jamais vu en Coupe du Monde depuis la grève de l’entraînement des joueurs Français. Et il est toujours agréable de manigancer contre des maniganceurs. Surtout s’ils sont Allemands. Bref, remise en jeu, les Australiens catapultent le ballon dans leurs propres filets. Puis sur l’engagement ils récidivent. Les Serbes ne les en empêchent pas, cela se fait donc assez vite. De toute façon, l’arbitre est de mèche, et il ne siffle pas la fin du match avant que ne ce soit fait.

Victoire donc des Serbes par 3 buts à 2.

Pendant ce temps, de l’autre côté, le plus probable est que les Ghanéens ne sont pas arrivés à marquer contre leur camp. En effet, et même si on peut prendre plaisir à imaginer le match inversé que j’évoquais, ce sont les Allemands qui engagent après le but. Il n’est pas très difficile pour eux de conserver le ballon quelques dizaines de seconde, si on leur fait le crédit de croire qu’ils ont bien chronométré leur truc. Le match se termine donc sur ce résultat nul de 1 partout, qui les élimine.

Mais ils ne le savent pas. Et au coup de sifflet final ils se congratulent bruyamment en se tapant sur les cuisses, tout contents du bon tour qu’ils viennent de jouer aux Ghanéens, et aussi finalement au football mondial dans son ensemble. Mais ils ne tardent pas à apprendre la nouvelle de la victoire de la Serbie. Et là, je ne sais pas lequel d’entre eux a eu l’idée de ce but contre son camp, mais il a intérêt à courir vite.